Apprendre le japonais, c’est bien souvent s’appuyer sur des manuels et suivre à la lettre ce qui y est écrit. Mots de vocabulaire, conjugaison, grammaire : en tant que débutant, il est difficile, voire impossible, de remettre en question le savoir de nos aînés… Même lorsqu’on nous assène sans trop réfléchir que dire « je » en japonais est plutôt facile. Oui, il peut être plutôt aisé d’utiliser des pronoms personnels… quand on s’arrête au traditionnel et non moins célèbre 私 (watashi), que tout le monde (ou presque !) donne à tort et à travers aux apprenants novices. 

Dans la réalité, les faits sont bien plus complexes : il existe plein de façons différentes de dire « je » en japonais ! Si vous êtes un homme, une femme, si vous vous trouvez en position de supériorité ou d’infériorité, si vous partagez un moment avec des proches ou avec des inconnus… vous pourrez vous permettre d’utiliser des termes différents. Et si aujourd’hui, on s’intéressait à ce sujet un peu obscur ?

1. Le classique parmi les classiques, 私 (watashi)

Inutile de perdre trop de temps sur cette lecture sympathique que vous connaissez probablement déjà. 私 (watashi) est LE pronom personnel par excellence, celui qu’on apprend en premier pour son côté pratique, puisqu’on le vend généralement comme pouvant être utilisé par les deux sexes dans à peu près toutes les situations. C’est un passe-partout, nous dit-on, que vous pouvez invoquer sans avoir peur de paraître bête, grossier ou déplacé… Eh bien, oui, mais pas tout à fait. En vérité, il est possible d’apporter quelques nuances quant à son emploi

En effet, 私 est neutre… Sauf qu’en fonction de la situation dans laquelle vous vous trouvez, le feeling véhiculé par son utilisation peut changer. Dans des situations formelles, rien à déclarer : que vous soyez un homme ou une femme, personne ne vous reprochera d’employer watashi. Mais dans des situations informelles (avec des amis par exemple), il est un peu plus délicat d’utiliser watashi, parce que le terme, dans les sphères plus décontractées, possède une image légèrement féminine. Une femme qui utilise watashi avec ses proches ne provoquera probablement pas de haussements de sourcils ; un homme, en revanche, risque de paraître légèrement efféminé ou un peu trop poli.

Gardez donc à l’esprit, si vous êtes un homme, qu’il vaut mieux éviter d’utiliser watashi à toutes les sauces : c’est tout à fait acceptable si vous vous trouvez avec des personnes qui ne font pas partie de votre cercle intime ; c’est en revanche un peu plus étrange de recourir à ce terme avec des proches. Les femmes, elles, n’ont pas de souci à se faire : 私 est très souvent usité par les femmes adultes, et ce, peu importe le contexte et le degré de politesse attendu !

2. La version polie de watashi, 私 (watakushi)

Si le kanji ne change pas, la lecture n’est pas la même… Et son emploi non plus. Cette fois encore, le pronom personnel est neutre, utilisable par tout un chacun. Mais il est à employer avec précaution en raison de son caractère extrêmement poli et formel. La plupart du temps, on entend (et on se sert de) watakushi dans des contextes stricts : au bureau, quand on s’adresse à des personnes haut placées, à l’occasion d’annonces officielles ou d’événements majeurs exigeant un certain degré de politesse, … Parce que watakushi se traîne une image rigoureuse et sévère (les politiques, par exemple, sont les premiers à l’exploiter lors de prises de parole), l’utiliser quand ce n’est pas nécessaire a vite fait de constituer une erreur.

Et oui ! Vous risquez de paraître hautain et désagréable si vous sortez un watakushi candide à votre interlocuteur alors que le contexte ne se prête absolument pas à une formalité accentuée… Prudence donc

3. Le kawaii à l’état pur, 私 (atashi)

J’entends déjà vos remarques. « Quoi ? Encore et toujours le même kanji, pour une énième prononciation différente ?! ». Allez, promis, c’est la dernière, et elle est plutôt simple !

La légende raconte que notre atashi du jour est un dérivé enfantin de watashi : les jeunes nippons ayant du mal à prononcer la lettre w, elle a été mangée puis le terme s’est peu à peu développé pour arriver à l’usage qu’on connaît aujourd’hui. De fait, atashi possède son image bien à lui : immature, mignon, naïf presque, il est surtout plébiscité par les enfants… Mais pas que. Les femmes peuvent tout à fait l’employer pour se donner un genre. Si cela vous tente, retenez bien que ce pronom personnel s’utilise dans des contextes plutôt informels, et qu’il véhicule une image féminine et mignonne… Ainsi que puérile, voire même un peu trop enfantine sur les bords. 

4. Un vieux de la vieille pour les hommes (mais pas que !), 僕 (boku)

Est-ce que vous saviez que ce caractère existait depuis longtemps ? On l’utilisait dans des mots composés comme 公僕 (kōboku, un fonctionnaire) ou encore comme 下僕 (geboku, un domestique). Comme ces termes sont plutôt représentatifs d’un certain statut social, boku, à ses débuts, a surtout été utilisé par les hommes pour faire preuve de modestie, avant de voir son emploi basculer !

Aujourd’hui, les choses sont différentes. 僕 est souvent le premier pronom personnel que les jeunes nippons apprennent à l’école pour faire référence à eux-mêmes. Il est plutôt poli (mais moins que watashi, qui peut lui être préféré en fonction du contexte), traduit une certaine masculinité et est donc généralement plébiscité par les hommes. Techniquement, son usage est réservé à des situations ni trop formelles ni trop informelles : un homme (rappelez-vous : boku charrie un côté masculin) peut l’utiliser avec quelqu’un qui a un statut social égal ou inférieur. Mais les choses seraient trop faciles si on s’arrêtait là ! 僕 peut être préféré à 私 (watashi) si le locuteur souhaite réduire la distance qui se trouve entre lui et son interlocuteur ; il peut être invoqué quand on parle à des personnes plus âgées si le contexte s’y prête et que l’étiquette attendue n’est pas trop stricte ; enfin, boku peut également être employé… par des femmes. C’est quelque chose qui ne faisait pas quelques années en arrière, mais qui commence tout doucement à se démocratiser. Montrez-vous mesurée si vous souhaitez l’employer : le terme a la vie dure et conserve encore aujourd’hui son côté masculin. Cela signifie qu’en vous désignant avec ce terme, vous renverrez l’image d’une femme un peu masculine, qui fait fi des conventions sociales. Cela peut passer comme être très mal perçu, alors méfiez-vous !

5. Un « je » bien viril et tonitruant, 俺 (ore)

Comme boku, 俺 est presque exclusivement réservé à la gente masculine, mais le terme est moins facilement utilisable. Outre le fait qu’il soit bien plus familier (on réserve l’utilisation de ore à des cercles sociaux particuliers : entre amis, entre personnes qui se connaissent bien et s’apprécient, …), il est à lier à des contextes plus détendus, et va donc souvent de pair avec un vocabulaire et/ou une construction grammaticale plus relâchée, démontrant justement le côté informel de la situation. Lâcher un ore, quand on est étranger, est plus difficile que quand on est natif : cela demande une grande aisance orale, et une maîtrise des codes sociaux plutôt poussée (imaginez que vous vous mettiez à utiliser ce terme, clairement très familier, avec quelqu’un que vous ne connaissez pas suffisamment, et qu’en plus vous vous emmêliez les pinceaux niveau grammaire –vous risquez de passer pour quelqu’un de sacrément malpoli).  

Il existe des exceptions : dans le monde du travail, un haut gradé peut s’adresser à un (ou une !) subordonné(e) en utilisant 俺 pour le (ou la !) héler. Mais comme notre article a pour objectif de mettre en lumière les différentes façons de dire « je » en japonais, et qu’on commence à faire long, on passera sous silence ce genre de détails qui risquent de pousser à l’erreur plus qu’autre chose. 

6. L’affection, l’unité et la jeunesse avec 内・うち (uchi)

Le kanji utilisé ici a plusieurs significations, et il me semble pertinent de mettre en avant certaines d’entre elles pour mieux comprendre l’utilisation du pronom personnel. Uchi peut entre autres se traduire par « la maison » ou « l’intérieur ». Si je vous dis donc qu’il est utilisé presque exclusivement par des femmes plutôt jeunes dans des contextes informels, est-ce que cela vous surprend ? 

Bien évidemment, les choses ne sont pas figées. Les femmes plus âgées peuvent tout à fait l’employer si elles le souhaitent. La clé, c’est de garder en tête que ce terme est surtout destiné à des locutrices (il est plutôt rare d’entendre un homme utiliser うち pour faire référence à lui-même), et qu’il trimbale avec lui une petite particularité : celle de donner l’impression d’une certaine cohésion, de faire partie d’un groupe fermé et harmonieux. La personne qui utilise uchi démontre de la tendresse à l’égard de son interlocuteur, et la traite comme une personne proche appartenant à son cercle intime. Voilà pourquoi les jeunes en raffolent, et pourquoi il vaut mieux se servir de うち avec des personnes qu’on connaît (plutôt très) bien !

7. Le choix de la neutralité avec 自分 (jibun)

Un peu comme watashi, jibun est un mot passe-partout : poli sans tomber dans l’excessif, il est versatile et très pratique. Sa neutralité permet d’éviter un quelconque sous-texte et est très utile quand on ne souhaite pas se donner d’image particulière (comprendre : quand on ne se reconnaît pas dans les rôles très genrés attribués aux pronoms personnels, ou qu’on ne veut simplement pas les utiliser pour le moment car le contexte ne s’y prête pas). Il peut se décliner de plein de façons différentes et signifier tour à tour « moi », « je », « moi-même », « mon », … S’il est judicieux de lui préférer un autre terme dans des contextes très formels, il est cependant à noter que 自分 dénote un certain respect et une humilité vis-à-vis de la personne à qui vous vous adressez. Il peut donc constituer un excellent choix en fonction des situations qui se présentent à vous !


Ce septième pronom personnel achève notre présentation. Désormais, vous connaissez plein de façons différentes de dire « je » en japonais. Si les nuances présentées sont nombreuses et qu’il peut sembler difficile de toutes les retenir, ayez confiance en vous : c’est en essayant qu’on apprend… et une ou deux erreurs n’ont jamais tué personne !